01.05.2005
La comtesse
Au bout d’un temps, l’inconnu poursuivit son récit :
Je me cachai précipitamment derrière un meuble lorsqu’une abominable femme apparut, précédant un homme chauve qui s’était courtoisement effacé pour la laisser passer, plié en deux, dans une ostensible révérence.
Il ne cessait de parler à la femme avec une telle rapidité de langage que je ne comprenais rien à l’exception de « Madame la Comtesse » qui revenait constamment dans son propos.
Cette comtesse m’inspirait du dégoût. J’étais sûr de l’avoir déjà vu quelque part. Oui, c’est ça, derrière la vitre, alors que j’étais dans la maison hantée. Je l’avais aperçue derrière la vitre, avec son visage ruisselant de pluie, inoubliable avec cette perruque immonde.
La comtesse parlait d’une voix crapuliforme qu’elle essayait de faire gazouillante. Une voix à vous dégoûter de vos oreilles.
- Ah, quel temps de chien, quel temps de chien ! Mais où est donc Monsieur « D » ? gémissait-elle.
- "Je le cherche aussi" dis-je en surgissant du canapé derrière lequel je m'étais dissimulé.
La comtesse crut défaillir. Elle leva lentement la tête et son visage s'éclaira.
- "Quel farceur, vous faites, Monsieur D" gazouilla-t-elle en se dirigeant vers moi, "Mais, où étiez-vous passé ? Tout le monde vous cherche. Vous savez bien qu’Abrahel vous attend".
On me prête une constitution robuste, mais je dois avouer que cette interpellation de la vieille me fit craindre pour ma prospérité mentale. J’avais besoin de refaire mon plein de sens de toute urgence. Hélas, les flatulences buccales de cette déjection humaine m’empêchaient de réfléchir.
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30.04.2005
L'envers du décor
Je ne pouvais pas m'empêcher de pousser la porte basse. Il me fallut me pencher un peu pour pouvoir pénétrer dans un appartement totalement anachronique avec l’immense salle que je venais de traverser et qui me parut agréable au premier abord, rempli de l'ambiance chaleureuse d'un bonheur serein.
Et là, je restai pétrifié d'horreur au spectacle que je découvris immédiatement.
Je me trouvais dans un appartement, somme toute très commun, comme n'importe quel appartement, à la différence qu'il ressemblait étrangement au mien. A ceci près que quelque chose clochait, mais je n'arrivais pas à savoir quoi. J'étais désorienté, chez moi et en même temps chez quelqu'un d'autre, dans une ambiance à la fois familière et étrangère. Je compris que les tableaux étaient les mêmes mais qu'ils étaient différents, différents....Inversés ! C'était ça, j'étais dans l'envers du décor et cette découverte me figea de stupeur.
Mon angoisse fut à son comble lorsque la porte qui donnait sur la cuisine s'ouvrit lentement...
La tension était palpable à l’auberge du caillou. Nous étions tous agglutinés autour de l’homme encapuchonné et écoutions son récit en retenant notre respiration. Même Félix et Fulbert-Paterne ne proféraient plus de jurons.
Il s’interrompit et comme s’il venait de traverser tous les déserts de la terre ou un endroit bien pire encore, il se remit à boire ainsi qu’un abîme, d’immenses verre d’eau que lui tendait Fulbert-Paterne habitué à servir d’autres liquides.
A l’extérieur, l’orage continuait de gronder et le vent mêlé de pluie battait les vitres en redoublant de fureur.
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29.04.2005
La salle des blasons
Les événements prenaient un tour pour le moins inattendu. J’avançai le bras pour saisir le chandelier dont j’appréciais mal l’emplacement. Le miroir se déforma comme un film transparent, puis céda sous la pression et se déchira sans bruit.
Sans bien réaliser comment cela s’était produit, j’étais passé de l’autre coté du miroir.
J’avais déjà entendu parler de ce phénomène surnaturel, qui restait pour moi une fantaisie de conteur… jusqu’à cet instant.
A présent, il avait repris son aspect normal, à ce détail près qu’il ne reflétait aucune image.
Un rapide coup d’œil circulaire me fit prendre conscience de l’immensité de la salle dans laquelle je me trouvais. Elle aurait pu accueillir cent cavaliers et leurs palefrois. Les murs étaient recouverts de blasons disposés en alternance avec de gigantesques portraits de familles.
Le silence était oppressant.
- Monsieur « D », où êtes-vous ? appelai-je d’une voix mal assurée.
Je ne reçu, pour toute réponse, que l’écho affaibli de ma propre question. Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? … Où êtes-vous ? …
Le chandelier qu’il avait abandonné diffusait toujours son étrange lumière, et se trouvait dans un angle de la salle, à proximité d’une porte basse, dissimulée derrière une épaisse tenture noire. On aurait dit une invitation à poursuivre vers ce qui paraissait être la seule issue.
J’écartai doucement la grossière étoffe poussiéreuse.
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28.04.2005
Miroir, mon beau miroir
Les sinistres couloirs en pierres étaient peu à peu devenus une série de corridors et de galeries. Des boiseries ininterrompues et des lambris de chênes revêtaient les murs et le plafond décoré à intervalles réguliers de lustres monstrueux.
A chaque sursaut de flamme du chandelier de Monsieur « D », un éclair traversait les pendeloques, et réveillait dans l’ombre, le long des boiseries, la hure hargneuse d’un sanglier, ou la tête résignée d’une biche qui nous regardait de ses yeux morts.
Je me rendis compte subitement que ce corridor me devenait antipathique. Depuis combien de temps déambulions-nous ainsi ? L’atmosphère de cet endroit devenait irrespirable. Il y avait là une malédiction. Quelque chose de satanique.
Nous marchâmes longtemps ainsi, monsieur "D" devant moi, tenant le chandelier qui éclairait le long corridor et se reflétait dans le cristal des lustres suspendus régulièrement au plafond. Petit à petit, les trophées accrochés aux murs furent remplacés par des miroirs, de grands et longs miroirs encadrés de boiseries dorées qui me rappelaient les miroirs suspendus dans le salon de ma grand-mère.
A ce souvenir, mon cœur flancha et j'aurais tout donné pour être en train de boire le thé, là-bas, dans l'odeur de fleur d'oranger qui flottait toujours chez elle.
Plus nous avancions et plus les miroirs se rapprochaient, se touchaient presque et se dépouillaient de tout ornement inutile. Je marchais maintenant, tel un automate, derrière monsieur "D", ne sachant plus exactement qui j'étais, ni ce que je faisais ici.
Mon regard se faisait vague et j'errais, tel un somnambule, quand, tout à coup, je ressentis une violente douleur au nez. Ahuri, je restais sonné un moment devant ce qui me paraissait, il y a peu de temps, comme le dos de monsieur "D" et qui, en fait, n'était qu'un miroir de plus placé en travers de mon chemin.
Je réalisai alors que j'étais seul entouré de miroirs et de vitres, apercevant de loin le chandelier que monsieur "D" avait déposé par terre avant de disparaître je ne savais où.
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27.04.2005
La crypte
A peine dépassées, les grilles du cimetière s’étaient refermées dans un grincement de verrous et un cliquetis de chaînes cadenassées.
Nous nous trouvions dans l’un des cimetières les plus désolés que Dieu ait jamais créés pour la punition des hommes. Il était perdu au milieu de terres marécageuses et de landes semées de pierrailles.
La mélancolie de ce paysage me prend encore à la gorge quand j’y pense.
Cette crypte gothique tranchait sur la monotonie des autres tombes. Son accès était encadré par deux rangées de monstres gardiens de je ne sais quel mystère, têtes grimaçantes d’animaux réels ou fabuleux.
- Entrez, entrez, s’impatienta Monsieur « D ».

Monsieur « D » poussa une porte massive renforcée de ferrures et munie d’énormes verrous. Nous descendîmes un escalier au nombre de marches incalculable, puis nous engageâmes dans un dédale de couloirs interminables et enchevêtrés. Parfois, une chauve-souris voletait et frôlait nos visages de sa sale peluche.
Je ne m’éloignais pas de Monsieur « D », car le chandelier qu’il tenait à bout de bras était notre seule source de lumière. Je remarquai pour la première fois sa légère claudication, et bien qu’il paraissait pressé, il ne marchait pas très vite.

Je me demandais comment il avait pu se trouver si rapidement au travers de mon chemin lorsque j’essayais de sortir de la maison hantée. Plongé dans mes réflexions, je ne me rendis pas compte tout de suite des transformations qui s’opéraient progressivement autour de moi.
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26.04.2005
Destin
- Puisqu’ici la fête est terminée, voulez-vous me suivre, minauda Monsieur D.
A ces mots, monsieur "D" ouvrit toute grande la porte et le vent glacial s'engouffra dans sa houpelande noire et toute mitée. Il garda le chandelier à la main et, curieusement, les flammes des bougies ne s'éteignirent pas, au contraire. Leur lueur se fit plus intense encore et le chemin entre la maison et le cimetière proche fut éclairé comme par une nuit de pleine lune.
Monsieur "D" se retourna, comme pour me faire signe de le suivre et il me fallut bien me rendre à l'évidence: Nous avions un rendez-vous, tous les deux, et je craignais plus que tout que ce soit avec l'horrible Abrahel...
Nous descendîmes la route et poussâmes la grille grinçante et rouillée du cimetière.
Monsieur "D" connaissait parfaitement l'endroit. Il se dirigeait sans hésiter entre les tombes et ce que je redoutais le plus arriva: Il s'arrêta bientôt devant une crypte gothique ornée de nombreuses gargouilles cauchemardesques qui s'appuyaient sur des crânes probablement d'origine humaine.
Le vent glacial s'infiltrait partout et on avait l'impression qu'une horde de loups affamés rôdait aux alentours. Je frissonnais...Cette journée était tellement bizarre...
Je ne voulais pas venir à ce mariage et pourtant je n'avais pu m'en empêcher.
A présent, j'avais rendez-vous avec mon destin...
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25.04.2005
Abrahel
Je le répète, je n’étais pas dans un état normal. Le fait que Monsieur « D » m’ait appelé « son ami » me rassura au delà du raisonnable. Je trouvai le courage de lui demander :
- A qui ai-je l’honneur ?
Les deux limaces grises qui lui servaient de lèvres s’agitèrent
- On m’appelle « Monsieur D ».
- Monsieur « D », étrange nom.
- Y a t’il quelque chose qui ne soit pas étrange ici ?
C’était ma foi vrai, et cette réflexion frappée au coin du bon sens rendit un peu d’humanité à cette créature à la laideur tourmentée de hyène.
- Vous avez raison, acquiesçai-je, mais permettez-moi de vous faire observer, cher Monsieur D, qu’il ne s’agit pas de mon mariage, et que je ne suis qu’un parent éloigné de la victime.
Cet humour de mauvais goût sur la condition de mari lui arracha une grimace d’amabilité qui lui donna l’air quasi-idiot.
- Je ne vous parle pas du mariage de cette malheureuse lady qui vient de partir pour le château de Belmohre, mais de votre mariage avec Abrahel.
- Abrahel ! m’exclamai-je. Je ne connais personne de ce nom.
Je mentais. J’avais connu, il y a fort longtemps, une créature du diable, surnommée Abrahel, fille de Gélude et de Bélial, mais ce zombie à la gueule d’éternité ne pouvait pas la connaître.
J’avais crié un peu fort, et la touriste belge gémit faiblement en faisant mine de s’extirper de ses vomissures de sauterelles. L’odeur me chavirait.
Elle ouvrit les yeux et s’accrocha à mon regard comme à une bouée de sauvetage. Elle était la douleur personnifiée. Monsieur D lui fit un sourire pour la réexpédier dans ses cauchemars comateux.
Elle ne se fit pas sourire deux fois, et son corps volumineux fit un bruit mou en retombant dans ses déjections.
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24.04.2005
Monsieur "D"
Avec sa face blafarde il ne dépareillait pas dans cet étrange tableau. Sa peau d'ivoire paraissait encore plus tendue sur ses os et faisait ressortir de plus belle la noirceur de ses yeux d'ébène. Sa bouche se tordait en un rictus démoniaque découvrant une rangée de chicots jaunis par le temps et j'eus encore plus envie de me sauver.
Malheureusement, avec une rapidité étonnante, il avait glissé jusqu'à la porte et en occupait toute la largeur, écartant un peu le chandelier qu'il tenait à la main pour bloquer totalement le passage.
Mon sang se figea dans mes veines, mon cœur cogna dans le fond de ma gorge et je faillis étouffer de frayeur. La touriste belge se réveilla, fit mine de se relever mais quand elle vit monsieur "D" elle vomit les sauterelles grillées qu'elle avait avalées pendant le buffet et retomba dans sa léthargie.
Je profitais de cette diversion pour tenter de m'éclipser vers l'arrière de la maison, mais monsieur "D", plus prompt que tout décidément, était déjà sur mes talons et me dit de son air mauvais:
-"Pourquoi partir si tôt, cher ami. Vous n'allez pas nous fausser compagnie le soir de votre mariage. La cérémonie n'est pas terminée...".
A ces mots, la touriste belge se réveilla une deuxième fois et, frémissante sous l'haleine pestilentielle de monsieur "D" se cabra une nouvelle fois vers l'arrière, retombant dans la mare qu'elle avait produite il y a peu de temps.
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23.04.2005
Le bal maudit
Le vent humide, glacial, pénétrant, cogna avec une rage frénétique contre les fenêtres et les toits. Il hurla dans les cheminées et pleura dans les bouches d’aération. Malgré tout, les invités continuaient de danser sans fin...
Les objets eux-mêmes... étaient insolites. ... A la lumière trouble et incertaine d’un lustre, ils semblaient vivants. Les personnages des tableaux dansaient avec les invités et on avait l’impression qu’ils gémissaient...
Dans le fond, un vieux billard prenait des airs de catafalque moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les visages, avaient la gaieté d’ossements oubliés. Dans un coin, un petit groupe d’invités jouaient une interminable partie de dominos ; et leurs dés comme leurs doigts faisaient des cliquetis de squelettes.
Drôle de mariage, tout de même.
On avait l’impression aussi que des visages humains nous regardaient derrière les fenêtres. Je vis, j’en suis sûr, une figure de vieille, blême, édentée, ruisselante de pluie et répugnante au delà de toute expression.
Je me demandais si toutes ces visions furtives n’étaient pas le fruit de mon imagination. On m’avait drogué. On avait mis une drogue dans mon verre. Comment expliquer les choses autrement ?
Pris de nausées, je m’apprêtais à me lever et à quitter ce bal maudit, lorsque je l’aperçus pour la première fois. Je ne savais pas encore qu’il s’agissait de Monsieur « D ».
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22.04.2005
La maison hantée
Le cercle se resserra autour de l’inconnu.
Il entama alors une histoire tellement invraisemblable, incohérente et incompréhensible, ponctuée de gestes désordonnés de vieillard ataxique, que je préfère en confier la narration à ma plume impartiale et pondérée.
Tout a commencé (commença-t-il) lorsque nous avons visité la maison hantée. Pourtant, c’était jour de mariage.
Mon petit doigt ne cessait de me dire qu’il s’était passé quelque chose de pas normal dans cette maison, au point que c’en était gênant. Tout faisait penser, à qui savait le voir, que la mariée ne serait pas heureuse.
D’abord, comme il le fait ici ce soir, le vent s’est mis à gémir et à hurler sans raison apparente. Un bruit de sanglot sortait de la cheminée, et l’on y discernait une sorte de désespoir. De grosses gouttes de pluie frappaient les vitres opaques et sombres et leur son éveillait une infinie tristesse... Etrange...
Une femme qui était là en chemise de nuit avec un chandelier à la main (je ne sais pour quelle raison, mais tout était bizarre dans cette maison hantée) blêmit, se mit à trembler de tous ses membres, et poussa un cri. Le chandelier glissa de sa main, tomba sur le sol, la bougie s’éteignit et nous nous trouvâmes dans les ténèbres.
J’entendis le bruit d’un corps qui tombait : c’était une touriste belge qui venait de s’évanouir.
Les gémissements du vent s’étaient faits encore plus plaintifs, les rats s’étaient remis à courir (vous ai-je dit qu’il y avait des rats dans cette maison hantée ?), et les souris faisaient un bruit de papier froissé sur le plancher.
J’étais recroquevillé sur ma chaise, et de toute ma personne, il n’y avait que mes cheveux qui se dressaient. A ce moment, un volet fut arraché et tomba à terre. La lune apparut par la fenêtre, alors qu’en entrant, il devait être trois heures de l’après-midi !
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